Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Pas d'échappés, bordel assuré !

Publié le par Bullomaniak

Vuelta 2013 - étape 16

Quel pied ! Une course nerveuse et indécise, un peloton parano, des fuyards motivés et tacticiens... Quinze jours qu'on attendait semblable scénario. Comme toujours, ce fut inattendu. On ne savait trop quoi espérer d'un tel parcours, objectivement médiocre, où s'enchaînaient mollement trois cols, le dernier servant d'ultime rampe vers la ligne d'arrivée. On croyait d'avance à une course bâclée, à une échappée reprise par un peloton avide de victoire, à un sprint barbant entre deux leaders espagnols. L'équipe du leader brisa cette logique ; l'erreur fut de ne pas laisser partir une échappée, aussi fournie soit-elle.

Peut importe qu'un coureur remonte quelques places au classement général. Peu importe la possibilité de perte chronométrique pour le peloton. Peu importe qu'un leader ait envoyé ses soldats en éclaireur. Les équipiers envoyés à l'avant seront de toute manière peu utiles. Un tel terrain est réfractaire aux coups tactiques. Pas une zone plate où des équipiers bien placés eussent pu jouer un rôle ni de cols ardus permettant l'attaque précoce. Seul un vague relais pourra être donné, bien insignifiant à l'échelle de trois semaines de bataille. Un seul geste devient dès lors raisonnable : laisser filer. On pourra modeler la feuille de route à sa guise, tenter de rependre les échappés sur le tard, contrôler surtout les gestes des autres leaders bien plus facilement en préservant son équipe.

Astana tomba dans la piège ; l'étape changea de visage. Les attaques fusèrent, créant un flux continu d'offensives. Les équipiers des favoris relayaient les baroudeurs en quête de victoire, affamés par la passivité pyrénéenne des leaders tout disposés à laisser les honneurs à plus humbles qu'eux. On monta les deux premiers cols à fond de balle. Toujours Astana refusait la moindre avance. Quand par miracle Nibali imposait le relâchement, voilà-t-y pas qu'une autre formation prenait le relais, frustrée de l'absence d'un des leurs à l'avant. Le peloton revenait, ça repartait, Astana se remettait à rouler... Le mouvement aurait pu être infini et amener les leaders en tête au pied de la dernière ascension. Mais le miracle eut lieu : le peloton ralentissait. Le maillot rouge ne voyait plus aucun danger à l'avant. Les autres équipes avaient placé l'un des leurs. On eut droit quinze kilomètres de calme. Les organisme soufflèrent, les esprits profitèrent de cette pause inespérée, les suiveurs purent calmer leur excitation. Tout ce petit monde se prépara à l'ultime effort : la côte de Aramon Formigal.

Pas d'échappés, bordel assuré !

L’excitation vint du groupe des échappés. L'entente était lamentable. Chacun tenta sa chance, les attaques se succédant à un rythme parfait, faisant monter la tension avant le final. Et soudain l'instant décisif ! Warren Barguil démarra, prenant rapidement quelques longueurs sur un groupe apathique. L'écart monta malgré les réactions tardives. Il continuait toujours de monter. Le Français apparut en mesure de créer l'exploit, gagner une deuxième étape sur son premier grand tour, cette fois-ci pas sur une faille tactique mais sur une domination de ses adversaires. 30 secondes. 40 secondes. 45 secondes. Uran réagit : 35 secondes ! Ça se regarde : 40 secondes. A deux kilomètres du sommet la messe semblait jouée.

Sous les cris stridents du patriotisme Barguil volait vers la victoire. On crut alors le voir fléchir. Uran débarrassé des crampons accrochés à ses roues revenait à une vitesse affolante. Les esprits se figèrent : Barguil zigzaguait, apparaissait à bout, à la limite de mettre pied à terre, défait déjà par le retour surpuissant du Colombien. Uran pensa la même chose. Il passa Barguil, poussant un peu plus son élan pour naturellement disposer du Français. Mais non. Une sangsue vint se coller derrière Uran. A 22 ans, Barguil venait d'user d'un tour de vieux briscard. Son adversaire en fut soufflé, n'osant plus prolonger son effort, les jambes coupées par la surprise de voir ce jeunot résister aussi bien.

Le suspens était à son comble. Ce fut le moment pour les favoris d'entrer dans l'arène. Rodriguez ordonna la dispersion des troupes. Caruso fit exploser le peloton. Survint alors l'improbable, ce que nul dans ses rêves les plus fous n’aurait osé imaginer : Valverde attaqua. Image surréaliste. Le squatteur de roues numéro un, le rat des étapes de montagne, le profiteur absolu des défaillances, l'attentiste ultime portait une attaque. L'esprit déjà échauffé par l'affrontement ayant lieu quelques kilomètres plus haut s'emballa définitivement. Evidemment, Valverde se retourna et rentra dans le rang, refusant la prise de risque. Rodriguez contra. Trouvant un attendu relais, il prit un champ irrémédiable. Horner réagit à son tour, emportant avec lui Valverde et Pinot. Mais le leader était absent. Nibali avait sauté.

Pas d'échappés, bordel assuré !

Sans pouvoir un instant seulement réfléchir aux conséquences de cette défaillance, on dut se reporter à l'avant, se rappelant soudain de la bataille en cours entre Barguil et Uran. Le sprint constituant le meilleur outil des deux coureurs, on s'observa, le doute balançant du côté colombien, inquiet des capacités réelles du Français. Aucun cependant ne s'affola, insensibles au retour imminent de leurs poursuivants, concentrés sur leur effort à venir. Uran lança. Barguil remonta à sa hauteur. Aucun ne domina l'autre. Tout se joua à l'ultime coup de rein. Barguil sut lancer sa machine en premier. Éructation impressionnante du commentateur.

Retour aux favoris. Nouvelle réimplantation brutale de mémoire. Rodriguez retrouvait des jambes décentes, prodiguant un de ses fameux dernier kilomètre. Valverde assura sa place dans l'ombre d'Horner. Il prit néanmoins l'attention de le déboîter au sprint. Pinot suivit la méthode de son adversaire. Horner se contenta de distancer Nibali, toujours insensible à la moindre défaillance, homme-machine imperturbable. Nibali lui dérivait. Valverde, Pinot l'avaient distancé. Sanchez revint. König revint. Anton revint. A l'évidence, le Sicilien sombrait. Baissant la tête, serrant les dents, employant ses ultimes forces le maillot rouge franchit la ligne, limitant les dégâts au maximum autorisé. Enfin la journée de folie s'achevait. Le repos était nécessaire, tant pour les coureurs que pour l'esprit fatigué de ces Pyrénées infernales.

Pas d'échappés, bordel assuré !

Commenter cet article